La messe de minuit des enfants

Conte de Noël

Il y a longtemps, très longtemps, dans un royaume dont j'ai oublié le nom et qu'on ne trouve plus dans les atlas d'aujourd'hui, régnait un vieux Roi très bon et très sage. Il était parvenu à procurer du travail à tous les pauvres, et à apprendre à tous les riches la charité. Il n'y avait plus ni assassins ni voleurs dans son pays. La nuit, on pouvait dormir tranquille chez soi, ou marcher sans crainte par les chemins les plus déserts. Pour rendre son peuple heureux, ce roi inventait chaque, année un moyen nouveau. L'inventait-il vraiment ? Je crois plutôt qu'un Ange le lui soufflait.
Vêtu d'un simple habit de laine, il voyageait souvent, sans autre escorte qu'un serviteur fidèle, à travers son royaume, interrogeait ici un fermier, là une gardeuse d'oies, plus loin un bûcheron, ou un vannier, ou un forgeron, pour savoir comment il pourrait encore améliorer le sort de chacun.
Un jour d'hiver, dans son cabinet tapissé de cuir de Cordoue, il était assis devant une lourde table de chêne qu'il avait fait porter près de la grande cheminée.
Par les étroites fenêtres protégées de barreaux, on voyait le rose du couchant s'éteindre sur le blanc froid des champs de neige.
Sur la table pesait un gros livre aux fermoirs de cuivre ciselé.
Le Roi songeait. Ses doigts maigres lissaient sa belle barbe blanche. Dans ses yeux il y avait de la tristesse et de l'ennui. Il pensait :

- Voici déjà le mois de décembre, et cette année je n'ai pas encore trouvé un moyen nouveau de rendre mon peuple plus heureux.

Un serviteur apporta une lourde lampe allumée, la posa près du volume et sortit en silence.

Le Roi joignit les mains et se recueillit un instant ; puis, redressant le, buste, il ouvrit le volume qui contenait les Quatre Evangiles, et après s'être signé, il se pencha dessus et le feuilleta d'un air préoccupé.
Tout à coup il s'arrêta. La clarté de la lampe tombait sur une enluminure dont les bleus, les ors, le vermillon se mirent à briller comme des étoffes de soie et de brocart. Le roi examina l'image : elle représentait Notre-Seigneur Jésus-Christ caressant des petits enfants. Sur la page qui faisait face à cette illustration, il lut le chapitre X de saint Marc ; et arrivé à ces mots :

- Laissez les enfants venir à moi, ne les empêchez pas ! Car le Royaume des Cieux est à ceux qui leur ressemblent

Il sentit comme l'approche d'une lumière.
Il n'alla pas plus loin. Se reculant dans son fauteuil, il croisa les bras et, les yeux perdus au plafond, il médita.
Le silence de la chambre ressemblait à celui d'un oratoire. On eût dit que tout écoutait, avec le roi, une inspiration de Dieu. Le crépitement de la flamme dans l'âtre, le léger craquement d'un lourd bahut accentuaient ce silence. Je crois qu'un ange était entré, invisible, et se tenait derrière le haut dossier du fauteuil, une main sur l'épaule du roi.
Le roi réfléchissait. Ou peut-être priait-il ? Son visage s'éclairait de plus en plus d'une belle joie ; ses yeux se mouillaient peu à peu de larmes.

- C'est vrai, se dit-il. Je croyais connaître et avoir satisfait les désirs de tous mes sujets, riches et pauvres. Au fait, je ne connais pas ceux des enfants. Les enfants, je les aime bien, je les caresse quelquefois, j'ai fait donner pour eux à leurs mamans des jouets et des friandises ; mais j e ne les ai jamais interrogés eux-mêmes.

Sa, résolution était prise.Le lendemain et les jours suivants, accompagné comme toujours de son fidèle serviteur, il parcourut son royaume, appela les enfants qu'il aperçut sur la route ou au seuil des maisons, leur fit des cadeaux et se montra paternel, pour les faire causer. De beaucoup d'enfants, il ne put tirer grand'chose. D'autres exprimaient des désirs assez vulgaires : d'avoir plus de confitures sur leurs tartines, ou plus de jours de congé, ou de plus beaux jouets.

Noël étant proche, il s'avisa de demander à une petite fille qui lui paraissait sage et réfléchie :

- Elle te plaît bien, la jolie fête de Noël ?

Sans doute, Noël lui plaisait ; elle ne pouvait le nier ; mais on voyait bien qu'à son avis il y manquait quelque chose.
Aux questions dont la pressait le Roi, elle répondit sans enthousiasme, avec une petite moue très drôle. Si, si, elle était contente des jouets qu'elle recevrait, et du beau sapin illuminé, et des gaufres, et des chansons. Mais...

- Eh bien, ma petite, insista le Roi, dis-nous franchement ce que tu désires encore ce jour-là, et nous verrons si nous pouvons te le donner.
- Monsieur, dit-elle, ignorant que c'est au Roi qu'elle parlait, cette fête-là est avant tout la fête des enfants. Monsieur le Curé nous l'a dit... Mais voyez ce qui se passe. Dès que les cloches se mettent à sonner la messe de minuit, papa, maman, mes grands frères et soeurs s'apprêtent à aller à l'église, et nous, on nous envoie au lit. Et quand le petit jésus descend dans la crèche, il n'y a que des grandes personnes pour le recevoir; il ne voit aucun de ses petits compagnons. Vous trouvez cela juste, Monsieur ? Et n'est-ce pas manquer de gentillesse envers le petit Jésus ?

Cette réponse frappa le Roi. C'était vrai pourtant, ce que disait la petite fille. Comment n'y avait-il jamais songé ?
Le surlendemain, qui était le troisième dimanche de l'Avent, dans toutes les villes, bourgs et villages du royaume, les crieurs publics firent ronfler leurs tambours à tous les coins de rue, déroulèrent un parchemin où pesait le sceau royal et lurent à haute voix :

- Par ordre de Sa Majesté le Roi, en la fête de Noël prochaine, la messe de minuit sera chantée exclusivement pour les garçons et fillettes de quatre à neuf ans. Les grandes personnes devront garder la maison et entretenir le feu. Elles assisteront à la messe de l'aurore ou à celle du jour. Qu'on se le dise.

Le même jour, sous le porche des églises et sur le mur des maisons communales, de grandes affiches proclamaient, en caractères gras, noir sur blanc, le même arrêté royal.
Ce dimanche-là, au sortir de la messe, les gens s'attardèrent plus que de coutume à causer, en petits groupes, sur la place publique. Ils étaient étonnés, contrariés aussi dans des habitudes chères ; mais connaissant la sagesse du Roi et habitués à ne lui trouver que des vertus, ils ne songèrent pas à murmurer. Et ils rentrèrent chez eux, composant leur visage pour annoncer aux enfants la bonne nouvelle comme si elle leur plaisait à eux-mêmes ; ils croyaient garder ainsi leur avantage. Mais les plus grands des enfants avaient déjà répandu la nouvelle du privilège inouï et les petits exultaient.
Cette nuit de Noël, et dans ce royaume-là, fut la plus belle qu'on ait jamais vue sur la terre. Le ciel avait plus d'étoiles qu'une prairie de printemps ne peut avoir de pâquerettes. Elles semblaient se bousculer pour occuper toutes une place bien en vue ; elles brillaient tant qu'elles pouvaient. L'étoile de Bethléem elle-même, qu'on n'avait plus revue depuis les nuits où elle avait guidé les Mages, avait reparu : une grosse étoile pareille à une fleur toute en brillants, liquide, palpitante, avec une petite traîne d'argent bleuâtre. A l'orient, un fin croissant ouvrait une parenthèse d'or.
Et la terre donc ! Pendant deux jours, les flocons touffus, moelleux, lui avaient tissé le plus beau manteau de fourrure qu'elle eût jamais porté ! Les villages étaient posés dessus, emmitouflés, avec d'épais toits blancs et de blancs coussinets aux rebords des fenêtres. Dans les champs, le long des ruisseaux gelés, des saules étêtés levaient une tignasse ébouriffée tout à fait drôle.
Dans toutes les maisons, depuis le château du comte jusqu'à la chaumière du charbonnier, une grande animation bourdonnait. Les enfants, qu'on avait envoyés au lit dès le crépuscule, s'étaient levés avant onze heures, et les mamans leur faisaient leur toilette, tandis qu'ils jasaient, - avantageux, farauds, les yeux pleins de joie. Les jours précédents, à l'école ou dans la rue, ils avaient eu le temps de se communiquer leurs projets. Beaucoup préparaient les joujoux qu'ils voulaient prendre avec eux pour les offrir à leur petit Frère qui allait naître dans la crèche.
Les pères, au coin du feu, écoutaient et regardaient, heureux après tout, - malgré qu'ils fussent comme en pénitence cette année, - heureux du bonheur de leurs petits. Ils savaient que les routes étaient sûres, sans loups ni malfaiteurs ; et ils ne devaient pas craindre non plus qu'un enfant s'égarât, dans une nuit si transparente.
A onze heures et demie, tous les clochers du royaume se mirent à sonner de toutes leurs cloches. Quelle belle rumeur ! Des gros bourdons de cathédrale aux grêles clochettes de couvent, c'était une danse de notes joyeuses, comme un concert de puissants pianos touchés par des géants. Les rues en vibraient ; les petits carreaux en grelottaient dans leurs résilles de plomb, et au loin, au-dessus de la plaine, cette musique se fondait en une rumeur de ruche, comme si toutes les étoiles, là-haut, eussent été des abeilles d'or bourdonnant dans l'air bleu.
Et ce fut alors un joli spectacle. L'une après l'autre, les maisons ouvrirent leur porte, jetant sur la neige un rectangle de lumière jaune. Et tandis que les parents se tenaient sur le seuil, les enfants, fillettes et garçons, s'élançaient dans la rue, tous pareils à des gnomes ou à des petits Chaperons Rouges, bien emmitouflés dans leurs gros cache-nez et leurs cabans, le capuchon pointu sur la tête, de petits sabots neufs aux pieds.
Toutes les rues s'enjolivaient ainsi d'enfants qui allaient par groupes de deux ou de trois, pas bien bruyants, impressionnés par la nuit et le bonheur insolite.
Et des chemins solitaires de la plaine on en voyait déboucher d'autres, balançant une petite lanterne.
Quelques-uns chantaient, clair et un peu faux, des noëls naïfs appris à l'école. Beaucoup serraient sous leur caban quelque chose qui y faisait saillir des bosses.
Les curés de toutes les paroisses attendaient, chacun à la porte de son église. La plupart avaient les larmes aux yeux, tous avaient le coeur plein d'un attendrissement inconnu.
Il leur fallut être partout à la fois pour indiquer sa place à tout ce petit monde de garçons et de fillettes dépaysés et curieux.
Le maître-autel brillait de cierges. Le sacristain achevait d'allumer autour de la crèche les bougies de couleur parmi le vernis vert sombre et les baies rouge vif des branches de houx.
Les enfants, arrivés à leur place, pour être plus à l'aise et pouvoir déboutonner leurs manteaux et ôter leurs gants de laine, déposèrent sur les prie-dieu leurs offrandes. Ciel, quel joli déballage ! On vit ainsi sortir de dessous leurs manteaux les objets les plus inattendus : trompettes de fer blanc, chevaux de carton, ours en peluche, poupées en caoutchouc, boîtes de construction, livres d'images, tout ce que saint Nicolas leur avait apporté trois semaines auparavant, mais tout cela bien taché, fatigué, écorné, bossué, portant les traces et exhibant les preuves des plaisirs et des jeux. Aux invisibles balcons du ciel, les angelots jouaient des coudes pour être au premier rang, et se penchaient avides pour regarder toutes ces nefs d'églises converties en chambres d'enfants ! Et par dessus leurs épaules, de graves chérubins regardaient aussi, en souriant comme les mamans sourient aux berceaux.
La messe de minuit commença. Les petits priaient, mains jointes. La plupart, au lieu de rester agenouillés, se tenaient debout sur la chaise ou le banc, afin de voir la Crèche.
Après l'évangile, le curé, ôtant la chasuble et le manipule, se disposa à monter en chaire. Mais il s'arrêta stupéfait. De la crèche, une voix cristalline monta. L'Enfant Jésus, debout sur sa couchette de paille, tantôt étendant ses bras mignons, tantôt levant deux doigts de sa menotte droite, fit le plus suave sermon qu'on puisse au ciel imaginer.
Le curé pensait :

- L'Évangile parle lui-même ; je ne l'ai jamais cru aussi divinement simple et beau.

Les enfants, eux, ne paraissaient pas étonnés le moins du monde ; tout cela, pour eux, était naturel, et comme nécessaire. Ils écoutaient bouche bée, les yeux fixes, tous beaux, transfigurés. On n'entendait rien dans la naïve assemblée, que ce clair chant de fontaine qui était la voix de l'Enfant Jésus, et, parfois, un petit sabot qui tombait d'un pied en faisant clac ! sur les dalles. Le vieil organiste à son clavier muet, le curé dans sa stalle, pleuraient silencieusement.
Et la même scène se déroula à la même heure dans toutes les églises du royaume, et tous les enfants reçurent du petit Jésus le même enseignement céleste.
Rentrés dans leurs maisons, garçons et fillettes racontèrent de leur mieux tout ce qu'ils avaient vu et entendu. Les parents les embrassèrent bien fort, et leur servirent un bon repas de gaufres arrosées de cacao.
A la grand'messe, tous les curés, et l'aumônier de la Cour aussi, avaient choisi pour leur prône le même sujet. Et les grandes personnes comprirent mieux que jamais qu'il faut être pur, vrai, simple comme les petits enfants, si l'on veut entrer un jour au Royaume des Cieux.