Le Noël du passeur

Conte de Noël

Robbe, le passeur, est, cette nuit, d'une humeur exécrable.
Il faut bien le dire, Robbe n'est pas doué d'un heureux caractère. Il cause peu, ne sourit jamais, ne répond que par monosyllabes aux gens qu'il prend dans sa barque, et quand on le paie, il remercie d'un signe de tête qui signifie : " c'est exact „ plutôt que " merci „. Rien d'étonnant à cela : il gîte tout seul dans la maison au bord de l'Escaut où sa mère mourut jeune, où, quand il eut dix-sept ans, il trouva son père pendu. La maison est solide, mais basse, et sordide. Point de rideaux aux fenêtres, dont les carreaux sont mats de crasse. Un poêle de Louvain qui porte toujours sur son tuyau plat une cafetière et un coquemar de cuivre bosselé; un vieux bahut appuyé de guingois au mur; une table couverte d'une toile cirée pelée par plaques ; trois chaises de paille ; et, dans la petite chambre à côté de la pièce principale, un lit toujours défait ; voilà tout l'ameublement. Le moyen de vivre gai dans cette maison-là !
Avec sa barbe et ses cheveux roux en broussaille, et ces trois rides profondes, creusées en éventail entre les yeux, au-dessus du nez épaté, Robbe, qui a cinquante ans, en paraît davantage. On ne lui connaît pas d'amis. S'il boit, ce n'est pas à l'auberge : il garde, dans l'armoire, sa bouteille d'eau de vie, qu'il consulte parfois, jamais avec excès.
Il n'a pas d'ennemis non plus. Tout le monde peut avoir besoin de lui pour passer le fleuve, et il ne refuse jamais ses services, pas même la nuit. On n'a qu'à frap¬per à sa porte, si l'on passe par chez lui, et, si l'on se trouve sur la rive opposée, qu'à tirer la chaîne d'une cloche suspendue à un poteau: il sort de son lit, allume un falot, et s'en va détacher sa barque en silence. Il suf¬fit de payer le prix double.
Quant aux pratiques religieuses, on ne lui en connaît pas. L'église du bourg est toute proche : au bout du chemin qui remonte de la petite vallée. Il n'y a plus mis le pied depuis vingt ans. Il n'a plus fait ses pâques depuis trente. Je crois bien qu'il fait maigre le vendredi, le plus souvent aussi les autres jours : parce qu'il vit du poisson qu'il prend dans ses nasses et son carrelet. Un homme bizarre, vraiment. Bourru, sans doute ; mais méchant, non pas.
Or, cette nuit, il rentre en grommelant et claque la porte. Quel froid de loup aussi ! Le fleuve charrie de gros glaçons. Les mains gercées ont eu du mal à arrimer la barque après la corvée. Ah, oui ! parlez-moi d'une corvée ! La nuit de Noël est pire qu'un jour de foire ! Pendant une heure, la barque a fait la navette d'une berge à l'autre, un peu de biais, à cause du courant. Depuis onze heures, ç'ont été, l'un après l'autre, des groupes de gens d'au-delà, et la petite cloche n'a guère arrêté de sonner sur la rive. Ça lui est égal que les chrétiens aillent à la messe de minuit, si ça leur chante. Mais pourquoi diable sont-ils si impatients ? Ils étaient là à frapper des pieds la terre durcie, à le presser : " dépêche-toi, Robbe, on gèle ! " Eh, morbleu, est-ce qu'il ne gèle pas, lui, dans sa barque, la main aux rames ? Si on croit que le gain vaut la peine qu'il se donne !... Mais ouf ! la corvée est finie, espérons-le. Robbe pose sa lanterne sur la table, va tisonner le feu, bourre son brûle-gueule, et s'assied sur une chaise boiteuse, un coude sur la tringle du poêle.
Dans la froide nuit où les étoiles grelottent, pointues et étincelantes comme des cristaux de glace, les trois cloches de l'église achèvent de sonner la messe de minuit.
Puis le silence s'installe autour de la maison soli¬taire, exagéré par le clapotis de la marée haute et le choc des glaçons contre la barque amarrée.
A quoi Robbe peut-il bien songer ? La bonne cha¬leur du poêle peu à peu l'enveloppe, brûle ses mollets, pique ses genoux. Il étend les jambes en grognant, peut-être d'aise, on ne sait pas.
Jusqu'à deux heures de la nuit, il a le temps de som¬meiller sur sa chaise. Ce serait une mauvaise farce du diable si quelqu'un venait le déranger maintenant...
Gravement, un à un., comme un avare compte son or, minuit compte ses douze coups au clocher.
Robbe tire sur sa pipe qui jute, croise ses jambes, se remet à songer.
A peine le douzième coup est-il tombé, que la petite cloche du poteau, sur la berge d'en face, s'agite timide¬ment.
Robbe sursaute, furieux, et lâche un juron. " Encore ? "
Mais il est le passeur. Il fera sa besogne. La routine est plus forte que sa méchante humeur. Il sort en mâchonnant de gros mots, muni de sa lanterne, détache la chaîne, saute dans son bateau et le pousse en pagayant vers l'autre bord.
Ah ! du moins les gens qui l'attendent cette fois ne semblent pas impatients. Deux ombres immobiles sur la berge...
Il accoste, et leur fait signe de descendre. Un homme vêtu d'une houppelande brune saute d'abord dans la barque, puis tend la main pour aider à descendre une femme qui tient un bébé bien couvert sous son manteau.
" Quelle pitié! pense Robbe. Dehors, à cette heure, avec ce gosse! Ça n'a pas le sens commun ! „
L'homme se tient debout, la femme s'assied face au passeur. La lanterne accrochée au banc du milieu éclaire d'en bas leur visage. Ce sont des étrangers : s'ils habitent un des bourgs voisins, ce doit être depuis peu. Robbe ne les connaît pas. L'homme à barbe grisonnante peut avoir soixante ans ; la femme est jeune et pourrait être sa fille. Elle est vêtue pauvrement ; mais son visage, doux et beau, impressionne le rude passeur.
Tout en ramant, il se dit : " Non, je ne les ai jamais vus. „ Cependant, au fond de sa mémoire, quelque chose proteste. Si, il doit les avoir vus ! Habillés comme ça, précisément. Dans sa jeunesse peut-être, à une ker¬messe ? Mais il y aurait de cela trente ans ; ils seraient morts déjà, ou fort vieux. Robbe est distrait au point qu'il aborde mal. La barque heurte assez violemment la berge, et l'eau glougloute tout autour. L'homme au manteau brun, s'appuyant sur son bâton, saute à terre ; la barque attachée, le passeur aide la femme à monter. Il se sent radouci, presque penaud. Qu'est-ce qui lui prend, au vieil ours ?
- Messe de minuit ? demande-t-il enfin, obéissant à un étrange besoin d'être aimable.
- Oui, dit l'homme.
- Vous êtes un peu en retard.
- Très peu.
La femme sort de sa cape une main fine et tend à Robbe une pièce de monnaie. Et Robbe accepte la pièce sans regarder si le compte est exact. Décidément, il n'est plus Robbe.
Et même, comme les voyageurs le remercient et, en partant d'un pas pressé, le saluent, Robbe ôte sa vieille casquette de loutre - ce qu'on ne lui avait jamais vu faire, même pour le bourgmestre.
Il est rentré dans la chambre, tout rêveur. Avec des gestes de somnambule, il s'en va prendre la cafetière et remplit un bol ébréché de café fumant. Mais il oublie d'en boire. Il reste debout, les yeux fixes, les bras bal¬lants, un long moment. Puis il va s'asseoir près du poêle.
- " Mais où diable ai-je vu ces gens-là ? „ se demande-t-il encore. Puis, en cherchant, sa pensée se dilue de nouveau, se défait. Mais son coeur s'est réveillé.
Il s'en élève comme un doux murmure d'orgue et une odeur d'encens. C'est comme si la messe de minuit envahissait sa chambre de vieux sacripant. Et sa pensée tout à coup ressort de l'ombre :
Où sont-ils à présent ?... Ils doivent être arrivés. Ils n'auront plus trouvé de chaise ni de banc. Ils se tiennent debout sans doute, sous le porche, là où, jeune gaillard déjà peu édifiant, Robbe lui-même se tenait jadis avec quelques copains pendant la messe, bavardant et cra¬chant sa chique... Coquin de sort ! Quelle vie de chien il a menée depuis !... Il doit faire bon à l'église... Robbe se souvient de sa mère, la pauvresse en longue cape noire, qui l'y conduisait le dimanche au temps où il était petit...
Et le coeur se remet à vivre, comme une plaie pro¬fonde dont on a arraché le pansement. Le pauvre bougre ne sait plus ce que c'est que pleurer, mais je crois bien que son coeur sanglote.
Il ne saurait plus être question de sommeiller. Il va falloir attendre la fin des offices, seul avec cette tristesse en lui...
Sa pensée est de nouveau repartie à la recherche des étrangers. Son coeur le pousse dehors.
Il s'est levé, il a pris sa lanterne, et le voici qui monte vers l'église, dont les vitraux découpent là-haut trois ogives roses dans un bloc de nuit plus dense, devant le ciel étoilé !
L'église est comble. Sous le porche, il y a des gens debout, mais les voyageurs n'y sont point. On dévisage Robbe avec des yeux étonnés, mais il n'y prend pas garde.
Une tiédeur sort de la foule, avec une vague odeur d'haleines chargées et d'habits de dimanche. Une son¬nette tinte tout là-bas, dans le choeur illuminé. Au jubé, des voix frustes chantent: " .., dona nobis pacem, „ et l'orgue continue seul, très doux.
Sans y songer, Robbe a joint ses rudes mains. Il se surprend à marmonner: " Notre Père qui êtes aux Cieux... et pardonnez-nous nos offenses... „ S'il y avait là un prie-dieu, je suis sûr que Robbe tomberait à genoux.
La messe finie, debout près de la porte, il voit la foule s'écouler devant lui et dévisage tout le monde. L'étonnement des villageois le laisse indifférent. Il sait bien, lui, qui il cherche; mais il ne saurait dire pour¬quoi il cherche. L'église s'est vidée. Il n'a pas revu la femme qui porte un bébé, ni l'homme au manteau brun... Peut-être prient-ils encore derrière un pilier... Timidement, comme dans un lieu inconnu, il s'avance jusqu'au choeur. Les cierges de l'autel sont déjà éteints ; toute la lumière vient de la crèche. Ah ! cette crèche, devant laquelle sa mère jadis le fit prier ! Il en regarde un à un les personnages. Les bergers d'abord, en qui le pauvre se reconnaît, les mages ensuite, au premier plan, et puis au fond, sous les grosses bonnes têtes du boeuf et de l'âne, Marie et joseph agenouillés devant l'Enfant Jésus... Pourquoi Robbe tombe-t-il à genoux. Il pleure vraiment, ma parole !
Saint joseph porte une houppelande brune, et son bâton traîne à côté de lui, dans la paille. Marie est enveloppée dans un ample manteau gris, et une bougie éclaire d'en bas son visage doux et beau.
Robbe comprend maintenant ! C'est là, à la crèche, qu'il a vu, dans son enfance, l'homme et la femme à qui tout à l'heure il a fait passer le fleuve et qu'il a voulu retrouver à tout prix !
Sa vieille âme n'est plus que sanglot et lumière ; et le petit enfant qu'il fut jadis lui remet sur les lèvres la prière de tout le monde :
Sainte Marie, Mère de Dieu, priez pour nous, pauvres pécheurs, maintenant
et à l'heure de notre mort. Ainsi soit-il.